Le papier

Dans le film Le Nouveau Protocole, Clovis Cornillac joue Raoul Kraft. Raoul mène une vie paisible jusqu'à ce que son fils Franck meure d'un accident de la route. Il découvre que son fils jouait le cobaye pour un laboratoire pharmaceutique et que sa mort pourrait être due, en partie, aux médicaments qu'il testait au moment de l'accident. Raoul va alors combattre le lobby pharmaceutique pour apprendre la vérité sur la mort de son fils et découvrir l'horrible industrie des médicaments. Si vous n'avez pas vu le film et que vous souhaitez le découvrir, arrêtez votre lecture ici. À la fin du film, Clovis Cornillac est désemparé et choisit de tenter d'assassiner l'une des personnes les plus influentes du lobby pharmaceutique. À l'heure d'expliquer son geste, il indique qu'il a choisi la seule solution pour que le public s'intéresse enfin aux monstruosités auxquelles l'industrie pharmaceutique se livre. La tentative d'assassinat spectaculaire et le procès qui s'en suivent sont en réalité des excuses pour que l'industrie pharmaceutique se retrouve exactement où elle ne veut pas : sur le devant de la scène.


Dimanche soir dernier, les premiers commentaires sur les Panama Papers étaient publiés sur Twitter (notamment) : "Ça ne servira à rien", "Vivement qu'on continue de s'en moquer", "Très choqué d'apprendre que des gens ne paient pas leurs impôts".

Le résultat

Alors on y est, le FN est devenu dimanche dernier le premier parti de France. On peut arguer que les abstentionnistes, on peut arguer que le manque d'intérêt, on peut arguer que "seulement les régionales" mais il n'empêche que le FN a fait 30% plus ou moins selon les chiffres que l'on peut lire à droite à gauche.

Mais je ne suis pas venu vous dire que c'est une catastrophe, ce serait énoncer une vérité et j'espère quand même avoir mieux à faire. Non je viens vous raconter une fois de plus ce que moi je lis et entend quand j'allume mon internet.

En premier lieu, la chose que j'ai le plus souvent lue : "Vous méprisez les électeurs du FN, c'est pas étonnant qu'ils votent FN". À côté des témoignages absolument poignants ou l'on peut lire "je suis picarde" ou encore "j'habite dans le Pas de Calais depuis 20 ans" nous priant d'arrêter de rire de la misère intellectuelle des gens qui votent FN. En gros et pour la faire courte : ce n'est pas parce que ces gens-là votent FN qu'il faut les mépriser et ce n'est pas en les méprisant qu'on fera évoluer la situation. C'est marrant parce que j'ai vraiment la sensation que ce qui bloquait le vote FN pendant toutes ces années c'était précisément la honte, le ridicule. Car au fond c'est bien ce qu'un vote FN représente : une honte, un suicide électoral. Une fausse solution, qui fondra comme neige au soleil une fois que le FN arrivera au pouvoir ce qui, je le répète, n'est qu'une question de temps. La normalisation du Front National a été le grand outil de son renforcement et donc maintenant l'outil ultime de son acceptation, souhaité - ironie du sort - par des gens qui ne votent pas FN, ce serait de ne pas rire des gens qui votent. Pardon, mais comment ne pas rire d'électeurs qui à la radio énoncent qu'il "faudrait de la bonne musique bien française" et quand on leur demande des exemples annoncent le plus sérieusement du monde Taylor Swift. Qu'est-ce qu'on est sensé faire quand on entend ça ? Garder son sérieux ? Trouver que c'est une proposition intéressante et établir un débat à partir de cette affirmation ? (je vous laisse la source n'en déplaise à certains)

Guillaume Meurice à la rencontre des électeurs en PACA
"Dans la globalité, je ne suis pas raciste. Mais y'a des choses qui font qu'on est obligé de l'être"Tolérance, humanité et ouverture sur le monde : Guillaume Meurice à la rencontre des électeurs en PACA.cc Si tu écoutes, j'annule tout
Posté par France Inter sur lundi 30 novembre 2015



Le mode

"J'adore le mode". Voilà à quoi est réduite bien souvent l'industrie de la mode : à ces trois mots prononcés avec un accent anglais en français. Pourtant c'est une industrie qui en 20 ans a fait quelques pas en avant que d'autres pourraient lui envier. Je trouve qu'en ce sens, le défilé de Balmain pour H&M est très révélateur de comment la mode est vue et vécue aujourd'hui. En trois points, voilà pourquoi je pense que ce défilé est très représentatif de notre époque et de comment la mode évolue.


Je vais immédiatement mettre de côté tous les aspects négatifs de ce défilé en une seule phrase : H&M vend des vêtements d'une piètre qualité, confectionnés par des enfants très loin de chez nous dans des conditions inhumaines et ça se voit.

La mode et la crise

Quelques pensées sur l'industrie à laquelle - bien malgré moi parfois - j'appartiens à l'heure où les chaises musicales viennent de se relancer. Alexander Wang quitte Balenciaga après 3 ans de collaboration, Alber Elbaz quitte Lanvin après 14 ans de collaboration et plus surprenant encore peut-être, Raf Simons quitte Dior après 3 ans de collaboration et une arrivée sur-médiatisée notamment avec le très bon documentaire Dior et moi que je vous conseille vivement.

Quelle mouche a piqué les créateurs ? D'autant plus que ce jeu de chaises musicales a déjà eu lieu il y a bien peu (en 2012). Et si la véritable raison ne se trouvait pas dans l'industrie de la mode même mais plutôt dans ce que nous vivons depuis 2008 et ce que cette crise a fait de nous ?


Je fais partie de cette génération pour qui le plein emploi appartient au passé. Je n'ai jamais connu ça et ne le connaitrai probablement jamais. J'avais 24 ans quand l'économie s'est "effondrée" et ma vie professionnelle a été - et le sera encore pour quelques années - régie par des discours de manque de budget, d'attente de la reprise et de chômage. Je ne m'en plains pas, je ne serais probablement pas en train d'écrire cet article si tout cela n'était pas arrivé et je serais probablement encore assis à un bureau à faire quelque chose de très ennuyeux si les subprimes n'avaient pas existé.

L'enfant

Hier soir, juste avant d'aller dormir, je me suis trouvé face à face avec une énième photo d'enfant mort sur mon fil Facebook. Je me réveille ce matin en n'ayant pas décoléré et en essayant de trouver les mots pour exprimer ma rage et ma frustration face à ces photos qu'il est apparemment de bon goût de partager sur les réseaux sociaux. Je vais tenter de vous expliquer pourquoi je trouve la démarche ignoble.

En premier lieu, nous ne sommes pas des journalistes. On pourrait débattre pendant des heures pour savoir si ces photos doivent être montrées en général, mais je ne suis pas un spécialiste en éthique journalistique donc je laisse le soin aux mêmes journalistes d'expliquer pourquoi ils publient ou ne publient pas des photos d'enfant mort dans leurs journaux. Quand vous vous choisissez de la publier en revanche, vous ne le faites pas dans le cadre d'un article, mais vous le faites en l'imposant à tout le monde. En un mot comme en cent, vous nous imposez votre choix et je regrette mais tout le monde devrait pouvoir choisir ce qu'il voit.

La Photographie

Il y a un an, à peu de choses près, je laissais tomber mon travail comme directeur de la communication dans une marque de ready to wear pour devenir photographe. À l'époque, je disais que j'allais devenir plein de choses en même temps, ça devait me faire peur de devenir seulement photographe parce que... Mais pourquoi d'ailleurs ? Pourquoi est-ce qu'on a peur que nos enfants deviennent photographes - ou d'une manière générale, "artiste" ? Pourquoi a-t-on peur de le devenir ? Et a-t-on raison d'avoir peur ?

J'ai su que je voulais faire de la photographie il y a très longtemps. J'ai eu mon premier appareil pour mes 8 ans et j'adorais ça, même si à l'époque ça voulait surtout dire que ça coûtait très cher et que donc je n'allais pas pouvoir faire toutes les photos que je voulais aussi facilement. Je suis aussi de la génération des appareils jetables, privilège dont j'ai usé et abusé plus d'une fois.

Pourquoi alors ai-je commencé des études de droit ? Pourquoi ne pas avoir commencé plutôt des études de photographie ?

L'escalade

Que retirer des élections du weekend passé, que penser de celles du weekend à venir ? Il y a tellement de choses à dire, et si peu de gens, si peu de journalistes en particulier dont c'est pourtant le rôle, à le dire... Qu'on se prendrait bien au jeu et qu'on disperserait volontiers tout le bien qu'on pense de notre beau pays et de ce que ces élections signifient dans la course à la Présidentielle vers laquelle Marine Le Pen et le Front National sont lancés et, je n'en doute pas un seul instant, que ce parti finira par gagner sauf revirement de situation complètement improbable.

Mais je ne suis pas journaliste, je ne suis qu'un citoyen de plus. Un citoyen qui vit à l'étranger de surcroit, alors je vais me limiter à vous fournir ce que moi je pense de cette actualité, ce qu'elle m'évoque, et pourquoi je pense que la France est gentiment, tout doucement, en train de basculer dans une haine dont elle ne pourra pas sortir gagnante.

Ces sentiments là se regroupent à mon sens en trois ensembles. Je trouve, mais peut-être ai-je tort ? - qu'aucun journaliste n'en parle, ou tout du moins que personne à mon sens ne soulève vraiment ces problèmes-là.


1. Nicolas Sarkozy

Je parle en premier lieu de l'ancien Président de la République pas uniquement parce qu'il représente tout ce que je trouve de plus détestable dans notre démocratie, mais bien parce qu'il a joué le rôle d'un accélérateur. À l'image d'un business angel, comparaison entrepreneuriale qu'il apprécierait sans doute particulièrement, Nicolas Sarkozy s'est appliqué à remodeler l'État en détruisant tout ce qui faisait de la France un État afin d'en faire une entreprise.

C'était une mode des années 2000, pas vraiment disparue d'ailleurs, que de penser l'État comme un groupe dont l'unique but était de faire des entrées d'argent. Une mode que notre Président a partagé avec un autre dirigeant européen, et pas des moindres : Silvio Berlusconi. C'est pour moi la première atteinte à l'image de la France puisqu'on détruit l'idée d'État et la remplace par l'idée d'entreprise.

Puis évidemment comment parler de Nicolas Sarkozy sans parler de l'application presque méthodique qu'il a eu à déconstruire la fonction présidentielle ? "Erreurs" volontaires de langage, vulgarisation de l'office, communication basée sur la presse dite people... Bref, beaucoup de volonté pour se rapprocher de celui que le Président appelle "le peuple" et qu'il méprise probablement plus que De Gaulle et Mitterrand réunis, mais qu'il s'applique à attirer en flattant le côté potache que les français peuvent avoir.

C'est enfin, pour ne rien gâcher, Nicolas Sarkozy qui a le plus joué des relations avec le FN. Au moment de son élection en allant pêcher ses électeurs afin de se faire élire (d'où les 53% au deuxième tour), puis pendant son mandat, avec le débat sur l'Identité Nationale, un débat d'idées très intelligent comme on a pu le voir et qui a vraiment tiré la Nation vers le haut et duquel d'ailleurs aucune conclusion n'a été tirée si ce n'est que l'on partage notre territoire avec des abrutis pour qui être français c'est manger du sauciflard et boire du rouge - le même gros rouge qui tâche que Nicolas Sarkozy avait réclamé de ses vœux pour ces débats.

Bref un fail total sur toute la longueur pour un Président qui n'a d'estime que pour lui-même et dont les idées volent en rase motte pour finalement aller s'écraser dans la fange sur laquelle Marine Le Pen est assise. À force de dire aux français que ceux-ci ont "raison" de se sentir violer dans leur identité nationale lorsqu'ils croisent une femme voilée, ils ont fini par le croire. Sauf que comme Nicolas Sarkozy a déçu à trop promettre, ils sont allés chercher ceux dont c'est le fonds de commerce et qui en parlent comme personne.


2. Sous et éducation.

Mais ne soyons pas malhonnêtes, Nicolas Sarkozy n'est pas le seul responsable. Évidemment, il entre dans la grande et belle lignée des Présidents ou Premiers Ministres qui sont allés piocher dans l'Éducation Nationale pour trouver de l'argent. Mais j'inclue ici les ministres et gouvernements de gauche, bien trop heureux de trouver une tirelire qui commence quand-même à sévèrement s'étioler. Sur le plan intellectuel, c'est bien entendu un désastre. L'argent étant le nerf de la guerre, le retirer c'est bien entendu empêcher d'agir. L'Éducation Nationale sans un sou, c'est comme dire "je parierai bien sur le futur de ma Nation, mais on va quand même jouer plus sûr et plutôt voir ce qu'ils font sans aucun moyen". C'est encore une fois un discours très habituel pour tous ceux qui comme moi ont travaillé dans des départements créatifs dans le privé : "on n'a pas d'argent, mais sois créatif". Sauf que voilà, sans prof, sans moyens, sans argent, comment on fait vivre les mômes dans les écoles, comment on les prépare à l'avenir, comment on leur inculque un certain nombre de valeurs ? Réponse : on ne le fait pas.

Si on regarde bien, le FN fait un tabac chez les 18-32 ans. Et voyons voir, cette politique de la recoupe budgétaire remonte à quand ? Ah tiens, comme c'est étrange, à quand la droite est arrivée au pouvoir en 1995 avec Alain Juppé. Si vous êtes nés dans les années 80 comme moi, vous vous souviendrez des grosses grèves d'alors dans votre collège/lycée. C'était pour ça. Des têtes mal remplies, ça fait des votants abrutis. C'est pas de la magie - même si ça rime -, c'est juste de la logique.

Bien entendu, nos politiques ne sont pas les seuls sur lesquels il faut taper, la crise n'a pas aidé grand-monde. Si déjà il n'y avait pas d'argent avant, alors je vous laisse imaginer après. Et qui a payé les recoupes une fois de plus ? Ça nous promet de belles perspectives pour dans 10 ans ça ! Le FN peut dormir sur ses deux oreilles, il est en passe de devenir le parti le plus florissant de France.


3. "Vote contestataire".

Enfin, et non des moindres, j'aimerais que quelqu'un, un journaliste, un chef de rédac, quelqu'un, à ce niveau même n'importe qui, réclame qu'on arrête de parler du vote FN comme d'un vote contestataire. 

En premier lieu parce qu'il n'y a pas de vote contestataire, ça n'existe pas. Personne ne s'est levé un matin et a pensé "tiens, j'ai des idées de gauche, mais pour faire chier le monde, je vais aller voter pour un candidat prônant la haine". Personne ne pense comme ça. À partir de là, on peut parler de vote de la peur, parce que c'est probablement ce qui les amène à voter FN, ou de votants perdus, mais certainement pas de vote contestataire. Les gens réclament des solutions, mais ne voudraient pas que ces solutions leurs donnent des maux de tête. Or quoi de pire que la crise des subprimes, la crise politique, les évolutions de nos sociétés, pour donner des maux de tête ? Le FN propose des solutions très simples à des problèmes extrêmement simplifiés, comment peut-on encore s'étonner de leurs scores à toutes les élections ?

En second lieu, même si un vote contestataire existait - et je répète que d'après moi il est inexistant - il ne devrait pas être encouragé. Or, en parler comme d'un vote contestataire, c'est encourager le vote FN. Ça fait passer la pilule, on est décomplexé. Alors que justement, il ne faut pas se tromper : si on vote pour les idées d'un homme ou d'une femme qui pense que les noirs grimpent aux arbres pour manger des bananes, que les arabes jouent du couteau et que les juifs comptent leur or le soir après dîner, on valide ces idées-là. Et c'est comme ça que l'on retrouve Marine Le Pen dans toutes les émissions possibles et imaginables du PAF. Donc si vous votez FN à cette élection ou à n'importe quelle autre élection, n'oubliez pas que vous êtes raciste, et que vos idées fleurent bon les années trente. Ayez au moins le courage de vos médiocres opinions et admettez que vous votez FN parce que vous êtes xénophobes et racistes. Merci. 

Le laid

Je découvre cet après-midi Ursina Gysi (lire interview en anglais) sur le blog du Sartorialist et je décide justement de partager la photo de Scott Schuman sur twitter (vous pouvez me suivre ici : @charleddy)


La réaction ne se fait pas attendre : 

L'élégance

Grosse semaine en France. Je dis en France parce que grâce aux réseaux sociaux, j'y suis encore un peu, du moins j'échange à 90% avec des français, je parle et pense en Français sur ces mêmes réseaux et j'observe de très près ce qui touche à mon pays natal.

Grosse semaine disais-je donc, pour cette France des réseaux qui découvre à la fois que le Président a une vie sexuelle, et qu'un pervers peut se trouver des excuses vraiment moisies pour prendre des photos dans la rue. On fait l'exploit dont personne ne nous pensait capable : on commence 2014 de pire manière qu'on a fini 2013. Ces deux "actualités" si on peut les appeler ainsi, ne sont a priori absolument pas reliées entre elles, et pourtant... Il y a bien un sujet transversal qui les lie, je veux parler bien évidemment de l'élégance.

Le Low-Cost



Il y a deux manières de voyager. L'une d'entre elles consiste à aller prendre l'avion, le train ou n'importe quel autre moyen de locomotion qui s'offre à vous. L'autre est de prendre l'avion avec une compagnie low-cost. Il ne fait aucun doute que la majorité d'entre vous sait se comporter lorsqu'il est bien confortablement assis en business class du Paris - New York d'Air France. Il est revanche fort peu probable que votre savoir vivre survive à quelques heures aux côtés d'un voisin ayant bu un jus de tomate Pampril, que votre patience résiste suffisamment longtemps pour endurer les blagues de cul de Jean-Jean envers l'hôtesse quinqua portant un gilet-doudoune orange criard, que votre tolérance ne soit pas violée au moment où l'ensemble de l'avion applaudira le pilote pour son atterrissage à rebondissements sur le tarmac de London - Luton. Quelques ficelles - liste non exhaustive - s'imposent alors pour pouvoir affronter cet événement qu'est un vol low-cost.

L'appartenance

Appartenir: v., faire partie de ; être la propriété de.

En repartant de chez des amis il y a quelques semaine, j'ai demandé à mon cousin si on pouvait passer par les pyramides du Louvres. On était à vélo et il m'a dit « pas de souci, mais c'est que des pavés ». On a pédalé jusqu'au Palais Royal puis on est entré dans la galerie, quelqu'un a dit « il y a des vélos partout maintenant » et puis on est arrivé sur la place des pyramides. C'est probablement pas le nom de la place, mais c'est comme ça que moi je l'appelle.

Il y a un couple asiatique sur une colonne, ils se font prendre en photo, tandis qu'une jeune fille est allongée sur le rebord des piscines à débordement qui entourent les structures. On dirait un Instagram en direct. Il y a sur cette place un mélange qui est propre à Paris. Un mélange qui fait qu'on n'est pas vraiment en France et qu'on y est en même tous un peu. Peut-être qu'en fait c'est ça le monde auquel j'appartiens je pense. Peut-être que personne n'y est, mais que tout le monde en est.

J'échange un regard avec mon cousin qui pense peut-être pareil que moi, peut-être pas. On a cet avantage avec les années de ne pas avoir besoin de parler pour comprendre l'autre et partager à la manière d'un vieux couple. Je veux pédaler autour de cette place pendant des heures, y arrêter le temps, profiter de l'après-midi parisienne, regarder les gens défiler, écouter leur histoire, partager leur vie, y entrer sur la pointe de pieds et en repartir aussi discrètement que j'y suis venu.

Je souhaiterai n'appartenir à rien ni personne et pourtant ma vie toute entière tend à l'inverse. Et je ne sais plus si je suis un rebelle au cœur tendre ou bien un idiot cherchant à se retourner contre la main qui le nourrit ? J'appartiens à mes amis, qui je l'espère m'appartiennent aussi. J'appartiens à Paris, j'appartiens à la France, j'appartiens aussi à Madrid, Barcelone et l'Espagne. Mais m'appartiennent-ils ? Probablement un peu.

Après six années passées en Espagne, j'ai envie de renouveau et j'ai la sensation que je ne le trouverai qu'à Paris, en revenant à la case départ. Et en ayant en tête que je ne veux plus appartenir à aucune destination bien sûr.


Les connaissances

J'ai connu Sandra alors que je faisais des photos pour Des Gens En Photo, mon projet commun avec Julien Espio - je vous le répète au cas où je ne vous aurais pas assez spamé la tronche.



Je l'ai appelé l'autre jours pour faire quelques photos pour le blog de mon travail, et elle a accepté. Vous pouvez les voir ici, mais surtout, je vous laisse ce petit gif fait à la hâte qui démontre que j'ai encore quelques progrès à faire pour "capter l'instant" et non pas mitrailler à tout va !



La photo

Ça fait plus d'un an que j'ai fait cette photo de Silvia.

Et depuis on s'envoie des messages pour dire "on se voit ce weekend ?" et généralement soit elle ne peut pas, soit c'est moi qui ne peux pas. Plus d'un an donc qu'on échange des messages et que je me demande quand je vais enfin pouvoir faire une photo décente de cette fille que j'ai croisé un soir près de la maison.

La semaine dernière elle répond "cette semaine je ne peux pas, mais dimanche prochain je te le réserve". On s'est donc vu dans le quartier très central de Malasaña pour une session qui n'a pas duré longtemps. J'avais eu un peu de temps pour penser à ce que je voudrai sortir de cette série. Pas mal de soucis de lumière, j'ai quelques problèmes avec mon 1.4 dernièrement mais, au milieu de tous les ajustements que je fais, cette photo que j'apprécie tout particulièrement.

Silvia

Je l'ai recadrée pour en faire un carré, parce que je trouve qu'elle est plus forte. Je pense que c'est une des photos que j'ai faite que j'aime le plus.

Merci Silvia.


Les Daft Punk

En 1997, un ami vient me voir à la maison et me dit "tiens j'ai récupéré ça, écoute c'est vraiment une tuerie". Il me tend un CD gravé, avec dessus écrit "Homework". J'ai 13 ans et j'ai aucune idée de ce que c'est. D'ailleurs j'ai aucune idée de ce qu'est la musique, je me limite aux Beatles de Papa et à Charlie & Lulu. À 10 ans, j'avais la cassette "Top Dance 1994", et sur la mini chaîne, j'oscille entre Fun Radio et NRJ.

La première écoute du CD changera à tout jamais non seulement ma perception de la musique, mais en plus une grosse partie de ma vie : on pouvait faire de la musique sans instrument. Moi qui fais du piano tous les lundis soirs, je découvre qu'avec quelques machines, on peut non seulement arriver à produire un son des plus rythmiques, mais en plus assez varié et plutôt dansant. Mes préférés sont instantanément Da Funk, Around The World, Burnin' et Rock'n'Roll. Au fur et à mesure des écoutes, j'apprendrai à aimer Rollin' & Scratchin', Revolution 909 et Indo Silver Club.

Les années passent, j'essaye de me documenter le plus possible sur le groupe et ma connexion AOL 56Ko et le moins que l'on puisse dire c'est que ce n'est pas aisé. Le duo ne laisse rien ou très peu filtrer - paradoxalement on commence depuis quelques années à revoir apparaître à la surface des interviews alors faites sans masques - et c'est très frustrant de ne pas pouvoir mettre de visages sur mes nouvelles idoles. Viennent alors les années SoulSeek et les téléchargement de musique qui durent. Ma connexion devient illimitée et mon winamp skinné se remplit de French Touch en attendant le prochain album de ceux qui l'ont propulsée. Les morceaux épiques de 6 minutes, parfois 10, se succèdent. Les remix déboulent sur mes compilations. Je finis par avoir un mini disc pour mon anniversaire - qui me suivra fidèlement pendant des années - et dessus j'enregistre tout ce que je peux. Alan Braxe, Benjamin Diamond, Cassius... Étrangement je ne découvrirai que plus tard les créations solo de Bangalter pourtant significatives du génie qu'il est.

Le souvenir

Grosse soirée.


Le soleil

L'autre soir, je faisais des photos pour Des gens en photo et alors que je m'apprêtais à prendre le métro, j'ai croisé le soleil. Il était là, tranquille péperlito, alors que ça fait deux mois qu'il se planque comme un bon vieux trou de balle.

J'ai dû faire demi-tour pour aller me planter au coin de la rue, en attendant que quelqu'un d'intéressant passe. Habituellement je me planifie mes petites balades pour prendre des photos de Street Style, et on verra bien ce qu'il tombe. Mais là je me suis dit "attends un peu, peut être que quelqu'un se présentera, ce serait con de laisser passer cette aubaine".

Au final, personne de vraiment intéressant ne s'est présenté, mais un groupe de trois personnes s'est arrêté pour prendre un Instagram. Au début un peu énervé qu'ils me gâchent la lumière, j''étais pressé qu'ils s'en aillent. Puis j'ai vu cette fille de dos qui fait ce geste caractéristique. Le temps que j'arme l'appareil, j'ai juste eu le temps de régler l'exposition et *FEU* ; elle était partie. 

Golden

J'ai dû recadrer tout ça, comme ses amis faisait un Instagram, j'en ai fait un format carré et je l'aime d'amour. 

L'heure parfaite

Dawn by The Cinematic Orchestra on Grooveshark

Quatre heures du matin. Il lève le nez de son bureau et s'essuie les yeux : l'heure est enfin venue. Dans un grand silence, il écoute la ville qui ne lui répond pas. Il a gagné la bataille, mais pour combien de temps ?

Debout sur son balcon, Benjamin regarde sa montre et écoute le silence absolu de la nuit noire. Trois millions d'habitants et pas un bruit. Il est quatre heures trente et dans la ville, il pourrait n'y avoir que lui de réveillé. Le monde lui appartient à ce moment là : les lève-tôts ne sont pas encore partis à sa conquête, les couche-tards ont abdiqué de leur pouvoir. Mais lui reste, planté là, sur son balcon, la brise d'été dans ses cheveux.

Toute la complexité de la vie, de sa vie, réduite à néant à quatre heures trente du matin par un simple jeu d'aiguilles. Les choix les plus complexes, les conséquences les moins souhaitables, sont à sa merci. Combien donnerait-il pour rester à jamais enfermé dans ce moment-là ? Il s'invente une vie, parce qu'à quatre heures trente du matin, tout est possible. Il va faire ce voyage. Il va lui dire ce qu'il pense. Il va enfin prendre cette décision. Tout est si simple d'un coup, personne ne peut venir bouleverser ses plans, puisqu'il est seul vivant. Son regard se perd au bout de sa rue, puis de son quartier, puis de sa ville. Il est le seul maître à bord, il veille sur ses concitoyens. Dormez tranquilles braves gens. Une grande inspiration puis tout à coup, un bruit sec. Il tourne la tête vers la source de celui-ci dans un réflexe presque animal, mais ce n'est rien qu'un chat, sur le toit de son immeuble. Après avoir échangé un regard avec celui-ci, ce dernier s'en va vers d'autres toits. 

Une grande bouffée d'air frais, la ville dort toujours. Pourtant dans quelques heures, les discussions seront âpres, les choix compliqués, les décisions lourdes de conséquences. Pourquoi est-ce que les choses ne seraient pas toujours comme à quatre heures trente ? Simples, sans autres conséquences que celles que l'on a prévu...?

Les messages personnels

Quand j'étais un peu plus jeune, je me souviens que mon père me disait souvent "tu verras, quand tu seras grand y'aura des centaines de trucs complètement fous ! T'appuieras sur un bouton et pfiou ! tu parleras avec machin ou machine qui seront à des centaines de kilomètres de toi !". Et moi évidemment je le croyais parce que bon c'était mon père et c'était le plus fort en somme. Bien joué Papa, ça s'appelle l'Internet et effectivement, c'est complètement fou, pas toujours dans le bon sens du terme, mais enfin passons parce qu'après tout, quand j'appuie sur un bouton, pfiou ! je peux parler avec mon cousin, à condition qu'il soit connecté à Skype, cela va se soi.

Et l'autre jour donc, sur le réseau social Twitter, l'excellent Michel Pimpant a publié ce tweet que j'ai trouvé drôle et que je me permets de partager avec vous, une fois n'est pas coutume, insinuant que les paroles de la chanson "La Corrida" de Francis Cabrel, seraient en réalité un message digne de Radio Londres :



Ainsi donc, pour la blague, ce bon vieux briscard de Michel nous rappelait les paroles du Général "Les carottes sont cuites, je répète..." ou encore l'inimitable "Nous sommes sans nouvelles de la cigogne et nous aimerions qu'elle joue du piano au plus vite...". Après en avoir ri, Francis Cabrel étant pour ma part une source sans fin de rires sincères, je décide ce soir d'aller trouver le fameux bruit de Radio Londres. Celui que mes grands-parents m'ont raconté, les rares fois où parler de la Guerre semblait OK, ce bruit si caractéristique qu'on nous décrivait en cours d'histoire et géographie, dans une salle qui d'un seul coup prenait des airs de salons français des années 40. Je n'ai pas trouvé ce bruit que je cherchais, non pas que ma recherche ait été assidue. J'ai tapé "Radio Londres Bruitages" sur YouTube et à la place j'ai trouvé cette petite merveille :



Ni plus ni moins que Franklin Delanoe Roosevelt annonçant aux français l'arrivée des ricains sur la côte africaine, pour délivrer les colonies de l'Axe. Alors voilà, ça c'est pour l'introduction.

Seulement j'ai une imagination fertile et tout de suite, bêtement finalement, je me suis imaginé mon grand-père, né à Flaujagues, paysan, soldat, semi-résistant, semi appeuré par l'occupant, dans cette zone un peu trouble semi-occupée, semi-libre, selon que vous êtes au travail ou chez vous. Ce grand père, Jean-Louis était son nom, je me le suis imaginé à Flaujagues, nourrissant les bêtes, préparant la tambouille si vous me permettez cette familiarité, un soir de 1942. Imaginez-vous le village avec moi, ses personnalités, ses vallons typiquement girondins, ses vignes et sa terre sablonneuse. Et puis imaginez-vous qu'un soir de 1942, justement celui ou Jean-Louis a décidé de faire une soupe alors qu'habituellement, il n'aime pas beaucoup ça, la soupe. Il attend son institutrice de femme, et quand il entend frapper il est surpris, parce que nom de nom elle a les clefs Lucienne. Imaginez-vous que ce n'est pas Lucienne, quelle surprise, mais Antoine ! Antoine demande alors à rentrer, ce que Jean-Louis lui autorise bien volontiers, et Antoine, il est comme pris de quelque chose, mais Jean-Louis ne saurait pas trop dire si c'est de l'excitation ou une diarrhée violente vu qu'il se plie dans tous les sens. Une fois la porte fermée, imaginez-vous la bombe que lâche l'Antoine - et cela je le dis sans rapport aucun avec la diarrhée qui finalement n'en est pas du tout une : Roosevelt a parlé, et les amerloques seraient sur le point de débarquer sur la côte africaine.

Évidemment dit comme ça , à nous citoyens du monde, on s'en tamponne quand même violemment que les américains, en premier lieu, parlent et puis en second lieu, qu'ils parlent de libérer la côte africaine. Mais imaginez-vous un instant Jean-Louis et Antoine, l'espoir que ça a dû représenter pour eux ! Ce soir là, ceux qui ont pu entendre l'appel, la veille ou l'avant veille - oui parce que si vous connaissiez Flaujagues, vous aussi vous douteriez que qui que ce soit ait eu une radio dans le village - ont dû se sentir tellement forts ! Tellement proches de la liberté ! Ça y était ! Les américains arrivaient ! Et attention, ils ne le tenaient pas de n'importe qui, ils le tenaient de Roosevelt lui-même ! En français !

Je crois que ce qu'on peut retirer de cela, ce n'est pas saynète que je viens d'inventer qui ne passera probablement pas à la postérité, mais plutôt que nous sommes terriblement chanceux. Non pas parce que nous n'avons pas de guerre, mon pessimisme légendaire tendrait plutôt à ne pas trop parier sur l'absence de guerre pour les années à venir, mais surtout parce qu'en 3 secondes de recherche, j'ai pu accéder à ce véritable bijou d'histoire et m'imaginer, probablement en déformant beaucoup de choses, une scène de vie qui a peut-être existé. Et, peut-être est-ce de la niaiserie, mais je pense qu'accéder à ce genre de choses pour le prix d'une connexion internet mensuelle, c'est une chose magnifique. Chérissons-la le temps qu'elle durera, et profitons. Nos professeurs d'Histoire auraient certainement rêvé de nous faire partager cela aussi facilement lorsqu'ils nous imitaient le bruit de Radio Londres.

L'homme sans talent

Un jour d'automne de l'année 1965, Arthur naît. À l'hôpital où sa mère accouche, l'infirmière est formelle : "votre fils n'a aucun talent". Pour la maman d'Arthur, la nouvelle tombe tel un couperet. Benjamin d'une famille de trois enfants, Arthur est le seul a être annoncé comme "sans talent". Ses parents savent parfaitement ce que cela signifie : la voix de garage, fonctionnaire au mieux, politique au pire.

En dépit de cela, Arthur est élevé à l'image de ses frères et sœurs : très entouré, très aimé. Une personne qui ne le connait pas peut parfaitement penser de lui qu'il est promis à devenir artiste ou même freelance. La tristesse de ses parents de savoir sa condition ne transpire que très peu : la nostalgie d'Arthur n'est visible qu'en surface. Il est quelqu'un de très heureux.

Plutôt joyeuses, les premières années d'Arthur sont dignes de celles de n'importe quel autre enfant. Des moments difficiles, des moments plus heureux. Souvent l'amour et la joie font place à l'incompréhension : Arthur est le clown de la famille. À tel point que sa mère pour ses dix ans - et contre l'avis de son père - l'emmène au ministère du Talent afin de faire un nouveau test. Cela n'a jamais été fait auparavant, mais la mère d'Arthur a bon espoir. Après tout il lui arrive de se tromper, pourquoi est-ce que le système ne se tromperait pas lui aussi ? Évidemment, au ministère, l'accueil de sa demande est glacial : "les données sont les données Madame. Il est clairement indiqué sur le dossier de votre fils qu'il n'a aucun talent. Plus vite vous vous ferez à cette idée et plus vite Arthur pourra jouir d'une vie heureuse". Ainsi Arthur n'a pas de talent. C'est le système qui le dit. Sa mère ne l'accepte visiblement pas mais lui le vit plutôt bien. Il a 10 ans et système ou pas, il a la vie devant lui.

Arthur a 20 ans. Il a eu son bac avec la moyenne, ses bulletins sont remplis de commentaires du type "élève très scolaire", "comportement exemplaire", "si tous les ST pouvaient être aussi sages". ST, c'était sa spécialité : "Sans Talent". Généralement cela ne mène qu'à des carrières peu reluisantes : l'ENA puis un poste à haute responsabilité dans l'administration. Les meilleurs d'entre eux peuvent monter une agence de ressources humaines. À la fac il s'assoit avec les autres ST, là où on lui a demandé de s'asseoir. Il a quelques amis, leurs notes sont très bonnes. Le reste des élèves ne les aiment pas beaucoup, certains même les méprisent. Eux s'excuseraient presque d'être là. À la pause de midi, Arthur imite les professeurs pour faire rire ses camarades. Les accents, les mimiques... Un jour, le bruit attire un talentueux. Au début Arthur ne le voit pas, il est plongé dans l'imitation de leur professeur d'Administrations. Quand il s'aperçoit de sa présence, il est déjà trop tard. Rouge de honte d'avoir entrepris une activité "talentueuse", il se fait humilier devant tous ses amis.

Arthur a 25 ans, on lui a annoncé il y a trois jours qu'il doit devenir secrétaire au cabinet du ministère de l'Économie. Après cela, s'il est suffisamment terne, il pourra devenir directeur de cabinet, puis certainement ministre. Sa mère est très triste, il comprend maintenant pourquoi. Son père est mort l'année dernière. Il a vu son fils devenir footballeur professionnel et sa fille devenir photographe. Il ne verra jamais Arthur devenir directeur de cabinet, mais c'est probablement mieux comme ça. Ses derniers mots ont été "j'espère que le ministère fera quelque chose pour Arthur". Trois nuits par semaine, Arthur se produit dans un petit théâtre de quartier pour ST. Les activités "artistiques" des ST ne sont pas réprimées et sans être autorisées, elles ne sont pas non plus encouragées. Il s'agit d'une petite salle dans laquelle les plus fortunés peuvent assister à une activité de divertissement. Rien à voir avec les artistes que sa sœur côtoie. Il y a quelques mois de cela, alors qu'il rentrait du ministère, il a fait un détour par la galerie dans laquelle celle-ci expose actuellement. "C'est là que je dors" lui avait-elle dit en lui montrant un local d'à peine 9 mètres carrés derrière la galerie. Il n'est pas certain que le local ait été aux normes de sécurité et d'hygiène exigées par le ministère de l'Intérieur, mais c'était le rêve ! "Je n'atteins pas les 1.000€ par mois". Comme il aurait aimé avoir sa vie ! Dire que lui luttait pour ne pas toucher les primes qu'on voulait lui remettre tous les mois !

Arthur a 30 ans. Son frère vient d'être sélectionné par l'entraîneur de l'équipe d'Europe pour aller affronter les autres continents au championnat planétaire quinquennal. Les élections sont proches, même si on sait bien que cela ne change plus rien, dans les administrations c'est l'affolement habituel. Des gens démissionnent, on en limoge d'autres. On doit les réembaucher sur-le-champ dans d'autres ministères étant donné leur manque de talent. Le ministre de l'Intérieur vise la présidence et durcit donc logiquement sa conduite. C'est dans ce cadre que le théâtre a été fermé il y a quelques semaines. En arrivant, la police était sur place et interrogeait tous les ST qui venaient y jouer le temps d'une soirée. Une chance qu'il soit arrivé en retard, le public n'était lui pas inquiété. Aucun des ST n'a été condamné, mais le théâtre est maintenant fermé. Et Arthur n'a plus la soupape dont il bénéficiait jusqu'à il y a peu.

À 35 ans, Arthur est en passe de devenir Ministre. L'ancien ministre de l'intérieur est devenu Président. Il dirigera le pays comme son prédécesseur l'a fait : sans personnalité ni vision. Si Arthur devait définir sa vie en une couleur, il dirait gris. Le petit théâtre dans lequel il se produisait a réouvert, mais il ne s'y rend plus. Le ministère lui demande trop de temps, trop de rendement, trop de choses. Dans son bureau gris en haut de sa tour grise qui domine la ville grise, Arthur repense à ses imitations et à ses routines avec tendresse.

 Cela fait deux ans qu'Arthur est ministre et à 40 ans, sa vie est réglée comme une horloge. Son frère a gagné le championnat, sa sœur vit sous le seuil de pauvreté, mais lui... lui n'a rien qu'un appartement de 150m2 dans le quartier le plus cher de toute la ville. C'est alors qu'un matin de novembre, il fait une rencontre étrange. Alors qu'il prend l'ascenseur qui l'amène, comme tous les matins à 8h43, dans son bureau, il croise le directeur de cabinet du ministère du Talent. Inhabituel étant donné que le ministère du Talent est situé en plein cœur du quartier des artistes. Mal habitué, Arthur est gêné par la présence de ce personnage haut en couleur et tatoué du cou jusqu'aux chevilles. Son air hirsute et son accoutrement débraillé le déstabilisent. Alors qu'il s'apprête à sortir, voici l'échange qui a lieu entre les deux hommes :

"- J'espère que votre journée sera meilleure que la mienne !
- Pourquoi cela ? demande Arthur
- Quoi vous n'avez pas lu les journaux ?
- Nous n'avons pas de journaux ici dans les quartiers ST, répond Arthur.
- Ah pardon, j'oubliais." Après un silence, le directeur de cabinet rajoute "Il y a eu un bug.
- Un bug ? Un bug de quoi ?
- Un bug du système. On dirait qu'à certaines années et à des mois bien précis, le système a buggé et a déclaré ST des milliers de citoyens qui étaient en fait talentueux".

Arthur a l'impression de s'être totalement vidé de son sang. Son costume gris paraît noir à côté de son visage. Un bug ? Vraiment ? Pourrait-il en faire partie ?

"- Enfin bon pour l'instant ce n'est qu'une rumeur, mais je suis venu chercher votre communicant pour la conférence de presse. Le notre est trop talentueux et on veut que celle-ci dure le moins possible afin d'être le moins divulgatrice.
- Je comprends, balbutie Arthur. Merci bonne journée."

Une fois dans son bureau, Arthur passe un coup de fil à sa secrétaire. "Chantal vous serez bien aimable de m'amener les dernières circulaires du ministère des Finances, de celui du Talent et de celui de l'Intérieur, merci beaucoup". En glissant le ministère du Talent au milieu des deux autres, Arthur espère ne pas éveiller l'attention de sa secrétaire. C'est sans compter sur le manque de talent de cette dernière qui ne s'aperçoit de rien et lui amène sans broncher les circulaires reliées dans un cahier gris et noir à spirales.

Une fois celles de la Finance - qu'il connaît déjà par cœur - et celle de l'Intérieur - dont il se fiche éperdument - écartées, il s'attaque à celles du ministère du Talent. Arthur est sous le choc, il n'a jamais rien vu de tel. Toutes les circulaires sont manuscrites, dans une calligraphie unique et superbe. Il y a des enluminures, des schémas explicatifs, dignes des plus grands artistes que ce monde ait connu. Le travail de recherche s'avère être bien difficile puisqu'il lui faut déchiffrer toutes les écritures. Certaines circulaires, après les avoir lues et relues, révèlent même contenir des jeux de piste à l'intérieur de la circulaire, ou parfois inter-circulaires. Ces jeux de piste consistent à retrouver plusieurs mots puis à les coller ensemble afin de constituer un poème ou bien une citation. C'est à couper le souffle.

Arthur sacrifie sa matinée à chercher une circulaire faisant état d'un éventuel bug du système. Plus d'une heure par circulaire est nécessaire au bon entendement de celle-ci. Ce n'est qu'au bout de la cinquième qu'il comprend qu'il l'a trouvée. Il s'agit d'un simple papier, une feuille volante de type A4 sur laquelle sont alignées des phrase entière de langage binaire. Impossible évidemment d'être sûr qu'il s'agit bien de cette circulaire précise, puisqu'il ne comprend pas le binaire, mais il reconnaît là le génie et l'insolence du ministère du Talent : la lettre qui parle du bug de la machine, par essence objet sans talent, est rédigée sur un papier terne de format A4 et en langage binaire. Comme un doigt d'honneur aux administrations qui leur dirait "ce n'est pas de notre faute, c'est cette foutue machine qui n'a pas de talent". C'est forcément la circulaire.


À Suivre...

La pause

To Build a Home by The Cinematic Orchestra on Grooveshark

C'était le haut-le-cœur qui le gênait le plus. En pensant au moment ou tout cela allait reprendre, il ferma les yeux une fois de plus. Quand il les rouvrit, tout s'était arrêté.

Il y avait maintenant 20 ans que cela s'était produit pour la première fois. Il s'en souvenait parfaitement. Un de ces souvenirs cristallins comme il en reste parfois. Au cours d'une soirée entre amis, on en était venu à discuter de super pouvoirs, de capacités particulières. Quoi de plus normal ? Au moment où la parole lui avait été donnée, sans aucune hésitation, il avait répondu "pouvoir mettre le monde entier en pause". Mais ça ne vaut pas si on n'explique pas pourquoi. Alors il avait ajouté "pour pouvoir de temps en temps rallonger un moment agréable, rattraper le temps perdu, prendre plus de temps, gagner du temps, en perdre quand je le souhaite...". Et comme évidemment il fallait expliquer comment ce pouvoir se déclencherait, il avait dit "En fermant les yeux et en le décidant. Comme ça".

En réouvrant les yeux il n'y avait d'abord pas cru. Il avait commencé par croire à une blague un peu longue. Puis la peur était venue : "Et si je les avais bloqué pour toujours ? Et si je m'étais, moi, bloqué à tout jamais ?". En regardant pas la fenêtre, il s'aperçu alors que la pluie battante avait cessé. Ou plutôt qu'elle s'était interrompue, littéralement.Les gouttes ne faisaient plus la course sur le carreau. Il prit alors conscience du silence assourdissant, du vide dans lequel il se trouvait, de la parfaite anomalie de sa situation.

Puis au bout d'un moment, il se fit à l'idée que ce n'était ni un rêve, ni une mauvaise plaisanterie, ni rien de tout cela. Il pouvait bel et bien arrêter le temps. Il reprit sa place dans le cercle des amis puis instinctivement ferma les yeux et pensa "maintenant". Pour la première fois il le sentit : comme si un ascenseur stoppait sa chute de 30 étages, un haut-le-cœur dur à encaisser. Puis les rires revinrent, la musique reprit où elle s'était arrêtée, et la pluie continua de frapper le carreau de la fenêtre à laquelle il était quelques instants auparavant. Quand il rouvrit les yeux, il était complètement sous le choc et dut s'excuser. "J'ai dû manger quelque chose aujourd'hui que je ne digère pas". Sur le chemin du retour, il eut l'impression que sa tête était trop petite pour toutes les pensées qui se bousculaient dedans. Qu'allait-il pouvoir faire ? Y'avait-il des limites à ses pouvoirs ? Est-ce qu'il s'agissait d'un coup de chance qui ne se répéterait jamais ? Et bien évidemment, au delà de tout ça : que devait-il faire ?

Depuis cette première fois, souvent cette capacité particulière l'avait sorti de situations inextricables : agressions, deadlines peu tolérantes pour rendre un travail. Il avait du temps en plus, un temps qu'il pouvait exploiter à jamais, à condition d'accepter d'avoir envie de vomir après son utilisation. Ainsi il avait vécu chaque moment les plus intenses de sa vie, au ralenti. Pour son premier coup de foudre, il avait arrêté le temps pendant ce qu'il calculait être deux jours. Il l'avait regardée et avait senti ce sentiment doucement se répandre de sa cage thoracique jusqu'au bout de ses ongles pendant plus ou moins 48h. Sa première rupture, il l'avait pleurée pendant deux semaines. Pour son premier job, il se souvenait souvent en souriant d'avoir pris un jour de plus pour rendre un travail dont il n'était pas satisfait.

Puis étaient venus les premières désillusions. Il se souvenait avoir arrêté le temps pendant six heures pour faire une nuit entière de sommeil et affronter la première fièvre de son premier enfant. Se réveiller en sueur et avec un sentiment de culpabilité dont il n'avait pu se défaire les semaines suivantes et qui souvent le réveillait la nuit encore aujourd'hui. Il se souvenait avoir arrêté le temps en ayant appris la maladie de sa mère, faisant l'aller retour au milieu d'une autoroute à la fois lancée à 130km/h et complètement arrêtée pour aller la voire et lui parler à l'oreille pendant qu'elle, immobilisée comme les aiguilles des montres, parlait avec lui au téléphone. Il se souvenait enfin de la solitude qui l'habitait perpétuellement, celle du secret qu'il portait et dont il ne pouvait partager le poids. Combien d'heures, de jours, de semaines, avait-il volé ? Combien d'années ?

Assis sur le capot de sa voiture, sur cette aire d'autoroute, il contemplait une fois de plus une nuit calme, complètement sourde, et décida que celle-ci était la dernière. Il fallait vivre, résolument. Commettre des erreurs, cesser de penser, être plus imparfait. Il fallait regretter. Il tournait une page qu'il avait commencé d'écrire il y a quelques années dans ce salon d'appartement parisien. Il ferma les yeux puis se laissa envahir une dernière fois par la nausée. Puis il imagina le bruit des camions, le vent sur son visage et l'odeur de pollution prendre possession de ses narines. Il rouvrit les yeux.